jeudi 16 février 2017

Les divagations de Xiao Hong-55-Le bistrot-咖啡馆

Une porte s'ouvre sur un petit bistrot peu fréquenté, tenu par un russe blanc. Il n'y a pas un chinois. On leur apporte trois cafés. La menue jeune femme toussote un peu, écarquille ses grands yeux, fait semblant de saisir le parler différent de cet homme qui, déjà, l'a séduite.
La confiance s'instaure. Au-delà des paroles se tissent des liens que l'on veut durables. Surviennent la jeune amie et un petit garçon qui a l'habitude de se mêler au bavardage des adultes. Il fascine la menue jeune femme par sa maturité précoce.
Vient l'heure du départ. L'on se lève sans hâte, comme pour savourer les dernières minutes d'une compagnie inoubliable. Le maître défait les premiers boutons de sa tunique et tend quelques billets usagés à l'homme aux sourcils rapprochés. Celui-ci ébauche un signe de refus, puis s'incline en bredouillant une suite de remerciements.

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mardi 24 janvier 2017

Les divagations de Xiao Hong-54-La librairie-书店-

En ce début de soirée hivernale, le ciel a tôt fait de s'obscurcir. Devant la librairie, ils marquent un temps d'arrêt, le regard interrogateur. Ils hochent la tête d'un signe affirmatif puis s'enhardissent à l'intérieur. Leur coeur bat à tout rompre.
D'emblée, ils le reconnaissent près du comptoir en grande conversation avec celui qu'ils supposent être le propriétaire des lieux. Ils ont l'impression d'être gauches et mal attifés. Néanmoins, le maître s'avance au-devant d'eux, leur sourit sous son abondante moustache de jais. La glace est rompue. Il les salue avec cordialité. Eux se perdent dans des formules surannées. Leurs manuscrits sous le bras, ils lui emboîtent le pas, légèrement en retrait. Le reste du monde leur importe peu. Ils ne voient que les pans de la longue tunique noire du maître flotter à la cadence de sa démarche encore agile.

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lundi 9 janvier 2017

Les divagations de Xiao Hong-53-Soleil d'hiver-冬日的阳光-

Pendant la journée souffle une bise aigre. Les platanes, à présent dénudés, paraissent tout tristes sous le frileux soleil d'hiver.
Dans la petite chambre, l'ampoule, au plafond, diffuse une chiche lumière. Assis sur le rebord du lit, l'homme sûr de lui lit une missive à haute voix. Par-dessus son épaule, le menue jeune femme déchiffre le message en même temps que lui, mais en chuchotant. Subitement, leurs figures s'illuminent. Sceptiques, ils reviennent sur la dernière phrase, la relisent en choeur...Le voici transporté de joie, la voilà secouée par un petit rire nerveux. Il n'y a pas de doute, ils vont enfin connaître le maître en chair et en os. Ils en roucoulent d'émotion.

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jeudi 3 novembre 2016

Les divagations de Xiao Hong-52-L'amour-爱情-

L'amour, qui s'accommode mal des situations précaires, leur fait aussi faux-bond. Leurs regards, leurs attouchements s'espacent, deviennent routiniers. La chambre, aux dimensions sépulcrales, étouffe leurs chicanes continuelles. Les grands yeux noirs se marbrent de violet. Reste l'écriture maintenant synonyme de refuge. Au fil des mots, ils retrouvent une certaine sérénité, redécouvrent le bien fondé de leur existence. Ils ont passé le stade de débutants. Peu à peu, leur sensibilité à fleur de peau s'aiguise, leur expression s'affine, se libère.

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La calligraphie est de Pénélope Bourgeois

jeudi 6 octobre 2016

Les divagations de Xiao Hong-51-Le maître-导师-

Sans cette volonté de réussir et ce maître qui, dans ses lettres, leur prodigue conseils et affection, ils seraient repartis sans tarder vers leur terre natale. Ils se rattachent à cet homme comme des naufragés à une bouée de sauvetage.air.JPG

mercredi 31 août 2016

Les divagations de Xiao Hong-50-Shanghai-上海市

Les premiers matins, au moment où l'air est encore vif, ils s'aventurent dans ces rues si joliment ordonnées. Bien vite happés par la meute impitoyable des piétons, ils ressemblent à des fétus de paille balayés par un typhon. Ils sont malmenés, engloutis, rejetés par ce tourbillon bigarré et bruyant. Les promenades au coeur de cette ville hostile et menaçante les vident, les retranchent davantage dans leur différence. Ce monde qu'ils avaientt souvent imaginé riche d'événements et de rencontres leur apparaît bientôt dépeuplé, superficiel, insondable. Au goût amer de la déception s'ajoutent les sentiments d'éloignement et de déracinement.

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lundi 11 juillet 2016

Les divagations de Xiao Hong-49-A Shanghai-在上海

Les platanes de l'Avenue Joffre se déplument de jour en jour. Dès leur arrivée, ils ont déniché un logement sans prétention. C'est un quartier calme aux villas cossues de style occidental.
Ils ont changé d'univers. Tout ici leur paraît démesuré, confus et imprévisible. Demander son chemin est toute une affaire quand on est, comme eux, des gens du Nord. On les dévisage d'un air moqueur, tout juste si on ne les évite pas. Lassés de se lancer dans d'interminables explications, ils finissent par illustrer leurs questions en traçant des idéogrammes au creux de la main. C'est leur unique façon de se faire comprendre.

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mercredi 29 juin 2016

Les divagations de Xiao Hong-48-Immortalité-时间是不可变的

"Dépêche-toi de grandir. Quand tu seras grande, tout ira mieux..."
Vingt ans ont déjà passés. Elle a l'impression d'en être toujours au même point. Le temps est-il donc immuable ?

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mardi 14 juin 2016

Les divagations de Xiao Hong-47-Le souvenir du grand-père-祖父的记忆

A première vue, la frêle jeune fille paraît boire ses paroles. Elle suit la courbe fournie et presque ininterrompue que forment ses sourcils, tout en haut de l'arête du nez. Pourtant, au tréfonds d'elle-même sourd contre son gré une indéchiffrable appréhension. Elle cherche désespérément dans cet homme ce dont elle est privée depuis tant d'années. Une douce musique murmure à ses oreilles, ressuscitant devant elle un grand-père aux yeux rieurs et au sourire généreux. Il pose ses mains ridées et osseuses sur ses épaules et lui caresse tendrement la chevelure. Une phrase revient sans cesse...

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jeudi 26 mai 2016

Les divagations de Xiao Hong-46-Agitation-搅动

Loin d'être un apaisement, son compagnon n'est que trépidations, nervosité, fourmillement. Il est déjà ailleurs...La réponse du maître a flatté son ambition. Dès lors se croyant important, reconnu, il chasse craintes et inquiétudes et ne songe qu'à filer vers cet antre d'idées nouvelles et progressistes. Il évoque avec passion et détermination cette ville qui lui apparaît comme un phare dans ses errements.

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lundi 9 mai 2016

Les divagations de Xiao Hong-45-L'océan-海洋

Dans l'appartement toutes fenêtres ouvertes sur l'océan, le départ est imminent.
La malle en bois de camphrier, béante, laisse voir deux manuscrits mal reliés, posés à plat sur le tas de vêtements.
De la fenêtre, les grands yeux noirs soulignés de cernes mauves suivent l'immensité vert-bleu jusqu'à son ultime limite, juste à l'endroit où elle se dissout dans l'atmosphère. La menue jeune femme aurait voulu franchir immédiatement cette ligne impalpable pour y capter l'ombre d'un avenir, à son avis, encore trop lointain. Une nouvelle fois, elle est partagée entre un désir véhément de se débarrasser du présent et une volonté incoercible de prolonger un passé récent qu'elle estime heureux. Ces états de transition nuisent à sa santé. La toux sèche secoue à nouveau son petit corps chétif. La fébrilité agace son sommeil, par nature, léger.

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mercredi 27 avril 2016

Les divagations de Xiao Hong-44-Lu Xun-鲁迅

Guanzhou_Luxun_.jpgDepuis longtemps déjà, cet homme se démène au milieu d'êtres sourds et aveugles. Il lance des appels désespérés contre l'apathie, l'inertie, la soumission d'un peuple déchiqueté par des chacals ivres de sang et de pouvoir. Il dénonce, scandalise, désapprouve, choque une bonne partie de ses contemporains. Beaucoup l'abominent, le condamnent, le flétrissent, le critiquent. Bien peu le comprennent. En dépit de la maladie incurable qui corrode ses entrailles, il reste fidèle à ses convictions et clame sans relâche son indignation. Ces jeunes exilés, naïfs et talentueux, le touchent. Il se prépare à éplucher leurs manuscrits.

jeudi 31 mars 2016

Les divagations de Xiao Hong-43-Un écrivain célèbre-著名作家

Ailleurs, dans une métropole méridionale, un homme de Lettres, généreux et célèbre, s'engage à les aider. Sa correspondance, pleine de sagesse et de lucidité, brosse un tableau sévère de la situation politique et en particulier des écrivains.
"...Ce dont nous avons besoin actuellement, c'est d'une littérature engagée. Si l'écrivain est un combattant, ces écrits appartiendront de toute façon à la littérature de combat..."

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mercredi 16 mars 2016

Les divagations de Xiao Hong-42-Orage-风暴

Au-delà du port, les nuages s'agglutinent en d'épaisses masses grises. La tunique légère colle à sa peau, gêne ses mouvements. Depuis peu, chaque jour, à la même heure, un orage éclate. Les soirées en solitaire la rendent mélancolique. Elle remplit l'appartement de gestes inutiles, vaporeux. Dans la nuit profonde, ils reprennent l'habitude des querelles. Des lignes sinueuses, annonciatrices de soucis, barrent le front plat et large de son compagnon. S'amenuisent lentement les chances de travailler. Le journal court à la dérive.

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vendredi 4 mars 2016

Les divagations de Xiao Hong-41-plonger-跳水

Cet après-midi-là gronde l'océan tout proche. Prestement, elle retire les vieilles chaussures aux talons éculés qui la font ressembler à une paysanne. Le sable doré lui brûle la plante des pieds. Elle court sur le sable chaud vers les vagues et y plonge sans arrière-pensée. La sensation de fraîcheur l'étourdit. Un instant, elle croit étouffer. D'une brassée énergique, l'homme sûr de lui l'a rejointe. Ils se regardent, éclatent de rire. Plus loin, la tête de leur ami, seule, émerge à la surface, puis un bras s'allonge, et disparaît sous l'eau.

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jeudi 18 février 2016

Les divagations de Xiao Hong-40-Le camélia-茶花

Réapparaissent soudain le village de son enfance, les étés brefs mais denses, les hivers à rallonge, la guerre, les femmes violentées, les enfants mort-nés, les maris au coeur de pierre, la vie au jardin, les animaux, les odeurs, la solitude, la mort. Cette terre qui l'a blessée glisse tour à tour de la réalité à la fiction. Son esprit, mûri par ces année de tourments, s'épanouit comme une fleur de camélia sur la neige.

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jeudi 28 janvier 2016

Petit film sur Xiao Hong

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mardi 26 janvier 2016

Les divagations de Xiao Hong-39-Qingdao-青岛

La bâtisse, à flanc de coteau, surplombe l'océan bleu nuancé de vert. Le temps coule doucement. L'homme aux sourcils rapprochés a trouvé un emploi au quotidien régional. Dès le matin, il s'absente. Sitôt que le soleil inonde la pièce, elle se met à sa table de travail. Le pinceau frise la feuille blanche qui s'embellit de colonnes de dessins arrondis et réguliers. Son corps n'existe plus. Elle devient souvenirs, sensations, images. Elle est dévorée par le désir d'écriture.

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mardi 5 janvier 2016

Les divagations de Xiao Hong-37-L'arrivée-到达

Sur le pont se rassemblent les passagers, joyeux et allégés. Au loin, on discerne une dentelure de collines boisées, de courbes vagues et mouvantes. La menue jeune femme revit. Le regard songeur semble accroché à la ville encore nébuleuse, puis, de plus en plus massive. A nouveau, le long cri lugubre de la sirène. Tout à coup, la bousculade, les étreintes, les clameurs. Une silhouette amie troue l'anonymat. Elle retient ses mots mais son coeur chante. Les deux hommes se racontent, elle, ouvre ses grands yeux sur cette ville qu'elle aimait déjà.

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samedi 12 décembre 2015

Les divagations de Xiao Hong-36- Le départ-出发

Son être entier vibre au long rugissement de la sirène. Elle serra plus étroitement le bras de son compagnon plein d'assurance. La coque brune du cargo au pavillon blanc orné d'un cercle rouge, lentement, presque interminablement, s'écarta du quai. Insensiblement, les visages familiers se perdirent pour devenir anonymes.
Dans la soute graisseuse, des amas de corps jetés sur des nattes dégoulinent de sueur. De gros rats à la queue annelée et au museau fouineur, frétillent parmi les balluchons aux impressions fanées. La petite femme a le coeur en capilotade. Elle contracte ses paupières. Elle ne veut plus voir, ni sentir cette odeur de vomi. Tout simplement, elle voudrait mourir.

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