Les divagations de Xiao Hong-63-到达北京Arrivée à Beijing ( lettre du 25 avril 1937 écrite par Xiao Hong)

"A peine arrivée, je me suis mise en quête d'un toit, pas facile ! Par conséquent, j'ai pris un hôtel central à deux yuans la nuit. Mon idée était de chercher la maison des Zhou (Lu Xun), c'était bizarre, mais où la trouver ? Je me suis rendue en voiture à l'extérieur des murailles où j'ai demandé à des policiers qui m'ont dit que Taiping Qiao se trouvait bien à l'intérieur et qu'à l'extérieur, c'était autre chose. En effet, j'ai trouvé le n° 25 mais il n'y avait personne du nom de Zhou, pas plus qu'un autre d'ailleurs, seulement une boutique de céréales. Sur ce, j'ai retrouvé une maison où j'avais habité dans le temps que l'on avait transformée en appartements. J'ai cherché une dénommée Hu, ancienne camarade de classe, mais on m'a répondu qu'elle était déjà partie, probablement dans sa belle famille."

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Les divagations de Xiao Hong-63-Un liseré de diamants-钻石边界-

Elle se désolait que l'hiver ici manquait de gaité. Incomparablement plus doux que ceux de sa terre natale, elle lui trouvait une platitude indéfinissable. Où étaient ces paysages cotonneux où le moindre filet d'eau ressemblait à un liseré de diamants, la steppe à une immense courtepointe d'hermine, et les maisons à des cônes d'argent ? Cette ville la laissait comme dépossédée.
Pareille à une flambée de brindilles sèches, le sentiment d'euphorie qui l'animait ces derniers temps s'était brutalement évanoui. Lui avait succédé un vide plus que jamais douloureux.

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Les divagations de Xiao Hong-62-Les bols de soupe-汤碗

Ils abordent une ruelle puante. Au-dessus de leurs têtes sèche du linge de pauvres enchâssé sur des perches de bambou, tendues d'une maison à une autre. L'arrivée de la nuit réveille une bise piquante. Ils pénètrent dans un boui-boui. Un cuisinier, coiffé d'une toque qui avait dû être blanche, recueille à l'aide d'une écumoire de tendres raviolis à l'enveloppe diaphane. La fumée s'échappe en volutes de la marmite et va se perdre dans le nuage bleuté en suspens près du plafond. Ils approchent de leur menton le petit bol fumant et boivent en silence le contenu bouillant du récipient.

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Les divagations de Xiao Hong-61-Combattant pour la patrie-祖国

Elle voudrait s'épancher, mais l'homme aux sourcils rapprochés se soucie peu de ses états d'âme. Il ne parle que de gloire, de combats immédiats. Il veut, lui aussi, faire partie de ces gens qui luttent pour la patrie. Il se gargarise de mots grandiloquents. Déjà, elle perçoit l'abîme qui, chaque jour, les sépare d'autant. Un vertige s'empare d'elle...
Délibérément, elle coupe court à ses divagations.

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Les divagations de Xiao Hong-60-Personnages-人物

Elle comprend que de cette observation naîtront de nouveaux personnages. Elle se repaît de ces présences obscures et inconnues. Elle ne rejette plus les particularités, mais sent monter en elle une sorte d'élan passionné pour l'être humain. Qu'il soit vil ou bon. Le malfrat est capable de pleurer en écoutant le son languissant du violon à deux cordes. Ce nabot qui a torturé leur ami à coup de crosse, est peut-être le meilleur des fils à la maison. La haine qui, peu de temps avant, l'habitait, semble s'être émoussée. Une transformation dont elle n'arrive pas à saisir les contours, s'opère graduellement en elle. La souffrance, la mort qu'elle a si souvent côtoyées, l'ont sans doute menée à la tolérance.

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Les divagations de Xiao Hong-59-La maison de thé-茶馆

Par un escalier étroit qui grince à chaque pas, ils accèdent à la partie supérieure de la bâtisse. Les rayons faibles et dorés du couchant, filtrés par les fenêtres à claire-voie, confèrent à la salle une atmosphère presque mystérieuse. L'on croirait y voir comploter à tout moment les fantômes des compagnons de sociétés secrètes.
La menue jeune femme, assise sur un tabouret vétuste, promène à l'entour un regard d'abord discret. Elle savoure la boisson parfumée et réconfortante par petites gorgées. En cette saison, il fait bon se réfugier dans des endroits aussi populeux. Une odeur de transpiration, de corps mal lavés lui chatouille le nez. Elle fouille à présent ces faciès un par un. Visages burinés, douloureux, ridés, amènes, mélancoliques, émaciés, mafflus, anguleux. La variété de l'espèce humaine la surprend toujours. Jamais, elle ne s'était livrée à pareil exercice.

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Les divagations de Xiao Hong-58-城市

La ville a perdu de sa hargne. Insensiblement, ils l'absorbent, l'assimilent et finissent par lui trouver un certain charme. En dépit du vent parfois mordant, ils aiment flâner le long de ce fleuve boueux et actif, à contempler la multitude de sampans qui danse entre les bateaux à fort tonnage. Ils délaissent leur réduit mal éclairé pour aller se fondre dans la cohue qui serpente parmi les constructions de bois acajou de la vieille ville. Ils suivent les méandres d'un passage bâti au-dessus d'un plan d'eau et aboutissent dans un pavillon érigé en son milieu. C'est une très ancienne maison de thé. Dedans, il y fait sombre. A peine si l'on distingue les clients attablés autour de petites tables basses. Les têtes s'inclinent sur des tasses à thé en céramique bistre, aspirent lentement le liquide brûlant. L'atmosphère est étouffante.

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Les divagations de Xiao Hong-56-Soir de fête-节日晚上

Cette nuit-là, pour la première fois, ils s'étonnent de la dureté du sommier. Aucun des deux ne parvient à se calmer. Fiévreusement, ils retracent seconde par seconde les événements de la soirée. Ils évoquent longuement la sincérité, la simplicité, la largesse d'esprit de cet homme qui les a si bien accueillis. Les échos qu'ils en avaient eu, alors dans leur petite ville du Nord-est, étaient bien ternes en comparaison du personnage réel.
Comme une fleur rabougrie par la soif retrouve de la vigueur à la moindre goutte d'eau, ils redécouvrent l'enthousiasme.
Cette nuit-là, elle ne se tourne pas. Elle ne résiste pas non plus à l' haleine tiède qui caresse ses joues, sa nuque...Et se coule au bas de son ventre. Tel le roseau qui fléchit sous la brise, elle ondule, se convulse et se laisse choir, vaincue. Le sommeil les foudroie.

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Xiao Hong : une nouvelle page en Chine...

En voici l'adresse (je n'arrive pas à créer le lien !) : https://www.zhihu.com/question/38888094

Les divagations de Xiao Hong-55-Le bistrot-咖啡馆

Une porte s'ouvre sur un petit bistrot peu fréquenté, tenu par un russe blanc. Il n'y a pas un chinois. On leur apporte trois cafés. La menue jeune femme toussote un peu, écarquille ses grands yeux, fait semblant de saisir le parler différent de cet homme qui, déjà, l'a séduite.
La confiance s'instaure. Au-delà des paroles se tissent des liens que l'on veut durables. Surviennent la jeune amie et un petit garçon qui a l'habitude de se mêler au bavardage des adultes. Il fascine la menue jeune femme par sa maturité précoce.
Vient l'heure du départ. L'on se lève sans hâte, comme pour savourer les dernières minutes d'une compagnie inoubliable. Le maître défait les premiers boutons de sa tunique et tend quelques billets usagés à l'homme aux sourcils rapprochés. Celui-ci ébauche un signe de refus, puis s'incline en bredouillant une suite de remerciements.

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Les divagations de Xiao Hong-54-La librairie-书店-

En ce début de soirée hivernale, le ciel a tôt fait de s'obscurcir. Devant la librairie, ils marquent un temps d'arrêt, le regard interrogateur. Ils hochent la tête d'un signe affirmatif puis s'enhardissent à l'intérieur. Leur coeur bat à tout rompre.
D'emblée, ils le reconnaissent près du comptoir en grande conversation avec celui qu'ils supposent être le propriétaire des lieux. Ils ont l'impression d'être gauches et mal attifés. Néanmoins, le maître s'avance au-devant d'eux, leur sourit sous son abondante moustache de jais. La glace est rompue. Il les salue avec cordialité. Eux se perdent dans des formules surannées. Leurs manuscrits sous le bras, ils lui emboîtent le pas, légèrement en retrait. Le reste du monde leur importe peu. Ils ne voient que les pans de la longue tunique noire du maître flotter à la cadence de sa démarche encore agile.

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Les divagations de Xiao Hong-53-Soleil d'hiver-冬日的阳光-

Pendant la journée souffle une bise aigre. Les platanes, à présent dénudés, paraissent tout tristes sous le frileux soleil d'hiver.
Dans la petite chambre, l'ampoule, au plafond, diffuse une chiche lumière. Assis sur le rebord du lit, l'homme sûr de lui lit une missive à haute voix. Par-dessus son épaule, le menue jeune femme déchiffre le message en même temps que lui, mais en chuchotant. Subitement, leurs figures s'illuminent. Sceptiques, ils reviennent sur la dernière phrase, la relisent en choeur...Le voici transporté de joie, la voilà secouée par un petit rire nerveux. Il n'y a pas de doute, ils vont enfin connaître le maître en chair et en os. Ils en roucoulent d'émotion.

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Les divagations de Xiao Hong-52-L'amour-爱情-

L'amour, qui s'accommode mal des situations précaires, leur fait aussi faux-bond. Leurs regards, leurs attouchements s'espacent, deviennent routiniers. La chambre, aux dimensions sépulcrales, étouffe leurs chicanes continuelles. Les grands yeux noirs se marbrent de violet. Reste l'écriture maintenant synonyme de refuge. Au fil des mots, ils retrouvent une certaine sérénité, redécouvrent le bien fondé de leur existence. Ils ont passé le stade de débutants. Peu à peu, leur sensibilité à fleur de peau s'aiguise, leur expression s'affine, se libère.

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La calligraphie est de Pénélope Bourgeois

Les divagations de Xiao Hong-51-Le maître-导师-

Sans cette volonté de réussir et ce maître qui, dans ses lettres, leur prodigue conseils et affection, ils seraient repartis sans tarder vers leur terre natale. Ils se rattachent à cet homme comme des naufragés à une bouée de sauvetage.air.JPG

Les divagations de Xiao Hong-50-Shanghai-上海市

Les premiers matins, au moment où l'air est encore vif, ils s'aventurent dans ces rues si joliment ordonnées. Bien vite happés par la meute impitoyable des piétons, ils ressemblent à des fétus de paille balayés par un typhon. Ils sont malmenés, engloutis, rejetés par ce tourbillon bigarré et bruyant. Les promenades au coeur de cette ville hostile et menaçante les vident, les retranchent davantage dans leur différence. Ce monde qu'ils avaientt souvent imaginé riche d'événements et de rencontres leur apparaît bientôt dépeuplé, superficiel, insondable. Au goût amer de la déception s'ajoutent les sentiments d'éloignement et de déracinement.

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Les divagations de Xiao Hong-49-A Shanghai-在上海

Les platanes de l'Avenue Joffre se déplument de jour en jour. Dès leur arrivée, ils ont déniché un logement sans prétention. C'est un quartier calme aux villas cossues de style occidental.
Ils ont changé d'univers. Tout ici leur paraît démesuré, confus et imprévisible. Demander son chemin est toute une affaire quand on est, comme eux, des gens du Nord. On les dévisage d'un air moqueur, tout juste si on ne les évite pas. Lassés de se lancer dans d'interminables explications, ils finissent par illustrer leurs questions en traçant des idéogrammes au creux de la main. C'est leur unique façon de se faire comprendre.

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Les divagations de Xiao Hong-48-Immortalité-时间是不可变的

"Dépêche-toi de grandir. Quand tu seras grande, tout ira mieux..."
Vingt ans ont déjà passés. Elle a l'impression d'en être toujours au même point. Le temps est-il donc immuable ?

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Les divagations de Xiao Hong-47-Le souvenir du grand-père-祖父的记忆

A première vue, la frêle jeune fille paraît boire ses paroles. Elle suit la courbe fournie et presque ininterrompue que forment ses sourcils, tout en haut de l'arête du nez. Pourtant, au tréfonds d'elle-même sourd contre son gré une indéchiffrable appréhension. Elle cherche désespérément dans cet homme ce dont elle est privée depuis tant d'années. Une douce musique murmure à ses oreilles, ressuscitant devant elle un grand-père aux yeux rieurs et au sourire généreux. Il pose ses mains ridées et osseuses sur ses épaules et lui caresse tendrement la chevelure. Une phrase revient sans cesse...

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Les divagations de Xiao Hong-46-Agitation-搅动

Loin d'être un apaisement, son compagnon n'est que trépidations, nervosité, fourmillement. Il est déjà ailleurs...La réponse du maître a flatté son ambition. Dès lors se croyant important, reconnu, il chasse craintes et inquiétudes et ne songe qu'à filer vers cet antre d'idées nouvelles et progressistes. Il évoque avec passion et détermination cette ville qui lui apparaît comme un phare dans ses errements.

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Les divagations de Xiao Hong-45-L'océan-海洋

Dans l'appartement toutes fenêtres ouvertes sur l'océan, le départ est imminent.
La malle en bois de camphrier, béante, laisse voir deux manuscrits mal reliés, posés à plat sur le tas de vêtements.
De la fenêtre, les grands yeux noirs soulignés de cernes mauves suivent l'immensité vert-bleu jusqu'à son ultime limite, juste à l'endroit où elle se dissout dans l'atmosphère. La menue jeune femme aurait voulu franchir immédiatement cette ligne impalpable pour y capter l'ombre d'un avenir, à son avis, encore trop lointain. Une nouvelle fois, elle est partagée entre un désir véhément de se débarrasser du présent et une volonté incoercible de prolonger un passé récent qu'elle estime heureux. Ces états de transition nuisent à sa santé. La toux sèche secoue à nouveau son petit corps chétif. La fébrilité agace son sommeil, par nature, léger.

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